JOUR 2 — La Première Pulsation

 « Quand le monde oublie son rythme, le Chant frappe trois fois pour le réveiller. »
Tablettes de Vor’ra, fragment XIV

Illustration Fabien BOSC

La première pulsation ne fut pas un son. Elle ne fut pas un mouvement. Elle fut une présence, un poids soudain dans l’air, comme si quelque chose d’immense venait de poser sa main sur le monde. Rien ne se déplaça, et pourtant tout sembla se resserrer autour de ce battement initial. La poussière, d’abord immobile, vibra d’un frisson presque timide, comme si elle hésitait à reconnaître ce qui l’appelait.

Ce premier choc sourd n’avait rien d’un bruit. Il n’était pas destiné aux oreilles. Il était destiné à la matière. À la mémoire. Aux couches profondes du réel. Il se propagea comme une onde silencieuse, traversant les pierres, les racines, les eaux stagnantes, réveillant des fragments de souvenirs enfouis dans les strates du monde. Les montagnes, pourtant immobiles depuis des millénaires, semblèrent respirer. Les arbres, figés dans leur éternité végétale, frémirent de l’intérieur, comme si leurs cœurs de sève avaient soudain retrouvé un rythme oublié.

Puis vint la seconde pulsation.

Plus nette. Plus profonde. Plus affirmée. Elle ne cherchait plus à se rappeler : elle se souvenait. Elle portait en elle une intention, une direction, une volonté. Elle n’était plus un murmure hésitant, mais un appel. Un appel adressé à quelque chose qui n’existait pas encore, mais qui devait venir. Les animaux, cette fois, la sentirent. Les oiseaux cessèrent de chanter. Les bêtes des forêts se figèrent. Les créatures nocturnes, pourtant habituées aux ombres mouvantes, reculèrent dans leurs tanières, les yeux écarquillés par une peur qu’elles ne comprenaient pas.

La terre, elle, ne recula pas. Elle accueillit la pulsation comme une vieille amie. Comme si ce battement n’était pas une intrusion, mais un retour. Un rappel. Une promesse.

La troisième pulsation fut différente.

Elle ne se contenta pas de vibrer : elle s’enfonça. Elle pénétra la matière, traversa les couches du monde, atteignit un point si profond qu’aucune créature vivante n’aurait pu l’imaginer. Ce troisième battement n’était pas un appel. Il était un ordre. Un ordre adressé au réel lui‑même. Un ordre qui disait : Réveille‑toi.

Et le monde obéit.

La poussière se souleva légèrement, comme portée par un souffle invisible. Les racines se contractèrent, comme si elles cherchaient à s’agripper à quelque chose qui n’était pas encore là. Les pierres vibrèrent d’une manière presque organique, comme si elles tentaient de retrouver un rythme perdu depuis des siècles. Même l’air sembla se densifier, se charger d’une tension nouvelle, d’une attente brûlante.

Ce n’était pas encore une déchirure. Pas encore une lumière. Pas encore une naissance. C’était le moment avant. Le battement qui précède l’ouverture. Le souffle qui précède la parole. L’ombre qui précède la forme.

Dans cet instant suspendu, quelque chose se préparait. Quelque chose qui n’avait pas encore de nom, mais qui en porterait un bientôt. Quelque chose qui n’était pas encore visible, mais dont la présence devenait impossible à ignorer. Le monde, dans sa totalité, semblait retenir son souffle, comme s’il savait que ce qui allait suivre changerait tout. Comme si la réalité elle‑même comprenait qu’elle était sur le point d’être traversée.

La troisième pulsation résonna encore, se prolongeant dans les profondeurs, s’étirant comme un fil invisible qui reliait chaque fragment du monde à un centre encore inconnu. Et dans ce fil, dans cette vibration, dans cette tension, une forme commença à se dessiner. Pas une forme visible. Pas une silhouette. Une intention de forme. Une direction. Une volonté qui cherchait un passage.

Le monde, alors, se plia légèrement. Une courbure imperceptible, mais réelle. Comme si la matière elle‑même s’inclinait devant ce qui approchait. Comme si elle reconnaissait une autorité plus ancienne qu’elle. Une autorité qui n’avait pas besoin de mots pour se faire entendre.

La première pulsation avait réveillé.
La deuxième avait appelé.
La troisième avait ordonné.

Et dans le silence qui suivit, un silence plus lourd que la pierre, plus vaste que la nuit, plus profond que les racines, quelque chose se mit à bouger.

Ce n’était pas encore la lumière.
Ce n’était pas encore les silhouettes.
Ce n’était pas encore le Chant divisé.

Mais c’était le commencement du passage.

Le monde venait d’entrer dans son deuxième battement.
La première pulsation du Chant.

Commentaires

Les Articles les plus consultés

🔥 PRÉFACE DE L’ALBUM I — ÉCRITE PAR LYANNA (du Prélude 1 au Jour 140)

PRÉLUDE II — L’Ombre de l’Appel

🔥 BIOGRAPHIE OFFICIELLE — BÓSKAFNIR

JOUR 4 — Vor’Fábr, le Porte‑Voix