JOUR 4 — Vor’Fábr, le Porte‑Voix
« Quand la première voix se lève, le silence apprend son nom. »
— Tablettes de Vor’ra, fragment XVII
La lumière, encore vibrante de sa propre naissance, s’élargissait lentement, comme une plaie cosmique qui refusait de se refermer. Elle n’éclairait pas : elle révélait. Elle ne chauffait pas : elle tranchait. Et dans cette entaille, dans cette brèche ouverte au cœur du réel, quelque chose commença à prendre forme. Une silhouette, d’abord indistincte, glissait plus qu’elle n’avançait, comme si elle n’avait pas besoin de marcher pour exister.
Ce fut Vor’Fábr qui franchit le seuil le premier.
Il n’était pas né. Il n’était pas invoqué. Il n’était pas appelé. Il était ordonné. Façonné par le Chant lui‑même, sculpté dans une intention plus ancienne que la matière. Sa présence n’était pas un événement : elle était une conséquence. La conséquence inévitable de la division du Chant.
Son masque de racine blanche émergea de la lumière comme un fragment d’écorce arraché à un arbre primordial. Il semblait vivant, parcouru de veines pâles qui pulsaient au rythme d’un cœur qui n’était pas le sien. La fente qui dessinait une bouche — une bouche qui ne s’ouvrait jamais — donnait l’impression d’un cri figé, d’une parole retenue depuis des siècles. Deux lignes bleues descendaient de ses yeux, comme des larmes minérales, comme si la lumière elle‑même avait pleuré en le façonnant.
Vor’Fábr ne marchait pas. Il glissait, porté par une vibration qui n’appartenait pas au monde. Chaque mouvement semblait précéder son propre geste, comme si le temps hésitait à lui imposer ses règles. Il n’avait pas besoin de respirer. Il n’avait pas besoin de chercher son équilibre. Il était déjà complet, déjà stable, déjà inscrit dans une fonction qui dépassait toute compréhension humaine.
Lorsqu’il posa la main sur son symbole — la Couronne Fendue — le monde réagit.
La terre vibra. Les racines se contractèrent. Les pierres frémirent. Comme si ce simple geste réveillait une mémoire enfouie dans chaque fragment du réel. La Couronne Fendue n’était pas un ornement. Elle était un sceau. Un rappel. Une fracture sacrée qui portait en elle la trace de la division du Chant.
Vor’Fábr leva légèrement la tête, comme s’il écoutait quelque chose que personne d’autre ne pouvait entendre. Peut‑être le murmure du Chant originel. Peut‑être l’écho de la fracture. Peut‑être la respiration du monde, encore hésitante, encore fragile, encore incapable de comprendre ce qui se déroulait devant lui.
Puis il parla.
Ou plutôt : il prononça une incantation dans la langue interdite. Une langue qui n’était pas faite pour les vivants. Une langue qui ne vibrait pas dans l’air, mais dans la matière. Les mots ne sortirent pas de sa bouche — elle ne s’ouvrait jamais — mais du masque lui‑même, comme si la racine blanche portait en elle une mémoire sonore.
« Vor’ra lun’kaar… shæ’thuun drav’kor. »
Les mots résonnèrent comme des coups de tonnerre étouffés. Ils ne se contentèrent pas d’être entendus : ils s’imposèrent. Ils traversèrent la terre, les racines, les pierres, les ombres. Ils firent vibrer la lumière elle‑même, comme si elle reconnaissait une autorité plus ancienne qu’elle.
— Que la fracture s’ouvre… que la lumière se souvienne.
À cet instant, la brèche s’élargit encore. La lumière devint plus vive, plus tranchante, plus déterminée. Comme si les mots de Vor’Fábr avaient ravivé une mémoire oubliée, une mémoire que la lumière portait en elle depuis l’origine.
Le monde, lui, recula. Non pas par peur, mais par instinct. Par respect. Par reconnaissance. Car Vor’Fábr n’était pas une apparition. Il n’était pas une créature. Il était la première voix façonnée par le Chant. Le premier fragment ordonné. Le premier battement incarné.
Il se tenait là, immobile, mais tout autour de lui bougeait. L’air vibrait. La lumière tremblait. Les ombres se tordaient. Comme si sa seule présence suffisait à réorganiser le réel.
Et dans cette immobilité sacrée, dans cette posture qui semblait contenir des siècles de silence, Vor’Fábr attendait. Non pas une réponse. Non pas une approbation. Il attendait les autres. Les trois voix façonnées comme lui. Les trois fragments qui compléteraient la division.

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