JOUR 3 — L’Entaille de Lumière

 « Là où le silence se croit éternel, la lumière trouve toujours une faille. »
Tablettes de Vor’ra, fragment XXIII

Illustration Fabien BOSC

La troisième pulsation venait à peine de s’éteindre que le monde entra dans un état étrange, presque irréel. Ce n’était plus seulement une vibration, ni un souffle, ni une pression. C’était une attente consciente, comme si la matière elle‑même savait que quelque chose devait arriver, quelque chose d’inévitable, quelque chose qui ne pouvait plus être retenu. Le réel, tendu comme une corde prête à rompre, semblait hésiter entre deux états : celui qu’il avait toujours connu, et celui qu’il allait devoir accueillir.

L’air devint lourd. Pas chaud, pas froid — lourd. Dense. Saturé d’une présence invisible. Les particules, habituellement dispersées et indifférentes, se rapprochèrent imperceptiblement, comme attirées par un centre encore inconnu. Le silence, lui aussi, changea de nature. Il n’était plus l’absence de son : il était une forme, une enveloppe, un cocon qui se resserrait autour d’un point précis du monde.

Ce point n’avait pas de nom. Pas de lieu. Pas de direction. Il était partout et nulle part, comme si le monde entier se contractait vers un unique battement. Les racines frémirent. Les pierres vibrèrent. Les ombres se figèrent. Même la lumière, pourtant immobile, sembla se retenir, comme si elle craignait d’être déchirée.

Puis cela arriva.

D’abord, ce fut une ligne. Une ligne si fine qu’elle aurait pu être confondue avec un fil de poussière suspendu dans l’air. Mais ce fil n’était pas poussière. Il n’était pas matière. Il était absence de matière. Une entaille. Une coupure. Une incision dans quelque chose qui n’aurait jamais dû être incisé.

La lumière blanche apparut alors — non pas comme une explosion, mais comme une fuite. Comme si elle s’échappait d’un endroit où elle avait été enfermée trop longtemps. Elle n’éclairait pas : elle tranchait. Elle fendait l’obscurité comme une lame trop fine pour être forgée par une main mortelle. Elle avançait lentement, s’élargissant millimètre par millimètre, comme si elle testait la résistance du monde avant de s’y engouffrer.

L’air autour de l’entaille se mit à vibrer. Pas comme un son, mais comme une tension. Une vibration qui n’appartenait à aucune fréquence connue. Une vibration qui semblait dire : Ceci n’est pas un accident. Ceci est un retour.

La lumière, désormais plus large, révélait une profondeur impossible. Ce n’était pas un simple éclat. Ce n’était pas une source. C’était un passage. Un passage vers un lieu sans nom, un lieu qui n’était pas un lieu, un espace qui n’obéissait à aucune règle du monde. Une brèche dans le tissu du réel.

Autour de cette entaille, les ombres se tordirent. Elles ne fuyaient pas : elles se recroquevillaient, comme si elles reconnaissaient une autorité plus ancienne qu’elles. Les racines, elles, se contractèrent, cherchant à s’éloigner de cette lumière qui n’était pas faite pour elles. Les pierres, pourtant immuables, se fissurèrent légèrement, comme si elles tentaient de s’adapter à une présence trop vaste pour être contenue.

Puis, dans cette lumière, quelque chose bougea.

Ce n’était pas encore une silhouette. Pas encore une forme. C’était une intention de forme, une densité qui se rassemblait, un mouvement qui cherchait à se définir. La lumière se plia autour de ce mouvement, comme si elle le reconnaissait, comme si elle l’avait attendu depuis des siècles.

Le monde, lui, recula. Pas physiquement — mais dans son essence. Comme si la réalité elle‑même comprenait qu’elle était sur le point d’être traversée par quelque chose qui ne lui appartenait pas. Quelque chose de façonné ailleurs. Quelque chose de plus ancien que les montagnes, plus profond que les racines, plus vaste que les océans.

L’entaille s’élargit encore. La lumière devint plus vive, plus tranchante, plus déterminée. Et dans cette ouverture, dans ce passage, dans cette faille, une silhouette commença à émerger. Une silhouette qui ne marchait pas. Qui ne respirait pas. Qui ne naissait pas.

Elle arrivait.

Le monde venait d’entrer dans son troisième battement.
La lumière venait de se déchirer.

Commentaires

Les Articles les plus consultés

🔥 PRÉFACE DE L’ALBUM I — ÉCRITE PAR LYANNA (du Prélude 1 au Jour 140)

PRÉLUDE II — L’Ombre de l’Appel

JOUR 2 — La Première Pulsation

🔥 BIOGRAPHIE OFFICIELLE — BÓSKAFNIR

JOUR 4 — Vor’Fábr, le Porte‑Voix