JOUR 5 — Drath’Kor, le Hurleur de l’Abîme

 « Là où la lumière ouvre, l’abîme répond. Nul Chant ne naît sans colère. »
Tablettes de Vor’ra, fragment XXI

Illustration Fabien BOSC

La lumière continuait de vibrer autour de la brèche, encore marquée par l’incantation de Vor’Fábr. Le monde, déjà ébranlé par la première voix, semblait hésiter à reprendre son souffle. Chaque particule d’air tremblait, chaque racine se contractait, chaque ombre se repliait sur elle‑même. La fracture n’était plus seulement ouverte : elle était active, vivante, affamée.

Et dans cette ouverture, une seconde présence commença à se manifester.

Ce ne fut pas une lumière. Ce ne fut pas un souffle. Ce fut une contraction. Une pression brutale, comme si l’air lui‑même tentait de fuir quelque chose qui n’était pas encore apparu. Le silence, déjà lourd, se densifia jusqu’à devenir presque solide. Les ombres se tordirent, non pas sous l’effet de la lumière, mais sous l’effet d’une force plus sombre, plus profonde, plus ancienne.

Puis il arriva.

Drath’Kor.

Il ne glissait pas comme Vor’Fábr. Il dévorait l’espace autour de lui. Son apparition n’était pas une entrée : c’était une intrusion. Une déchirure supplémentaire dans la déchirure, un hurlement silencieux qui prenait forme. Son masque d’ombre creuse émergea de la brèche comme un gouffre qui aurait décidé de se donner un visage. Il n’avait pas de bouche, et pourtant tout en lui semblait prêt à hurler. Deux cornes fines, semblables à des éclats d’os, se dressaient vers l’avant, comme si elles cherchaient à percer le monde avant même qu’il ne se manifeste.

Autour de lui, l’air se contractait. Pas sous l’effet de la chaleur. Pas sous l’effet du froid. Sous l’effet de lui. Drath’Kor n’était pas seulement la rage du Chant : il était la pression qui précède l’explosion, la tension qui précède la rupture, la colère qui précède la parole. Il n’avait pas besoin de bouger pour imposer sa présence. Il suffisait qu’il existe.

Vor’Fábr, immobile, inclina légèrement la tête en sa direction. Non pas en signe de respect, mais en reconnaissance. Car Drath’Kor n’était pas son opposé : il était son complément. Là où Vor’Fábr ouvrait, Drath’Kor creusait. Là où Vor’Fábr révélait, Drath’Kor brisait. Ensemble, ils formaient les deux premiers angles de la fracture.

Drath’Kor tourna son masque vers le monde. Les ombres reculèrent. Les pierres vibrèrent. Les racines se crispèrent comme des muscles. Il n’avait pas encore parlé, et pourtant tout en lui parlait déjà. Sa présence était un avertissement. Une promesse. Une menace.

Puis il répondit à Vor’Fábr.

Sa voix — si l’on peut appeler cela une voix — ne sortit pas d’une bouche. Elle sortit de l’abîme même de son masque, comme si le vide avait décidé de prendre la parole. Les mots résonnèrent dans la langue interdite, lourds, tranchants, impossibles à ignorer.

« Drath’uun ka’thar… vor’fabr na’kul. »

Ils ne vibraient pas dans l’air. Ils vibraient dans les os du monde.

Que l’abîme respire… que la voix se lève.

À ces mots, la brèche se contracta puis s’élargit, comme si elle répondait à un ordre. La lumière blanche se fit plus vive, mais elle semblait lutter contre quelque chose de plus sombre, de plus profond, de plus ancien. Car Drath’Kor n’était pas seulement la rage : il était la respiration de l’abîme, le souffle inversé, la force qui attire plutôt qu’elle ne repousse.

Le monde, lui, recula une seconde fois. Non pas par peur — le monde ne connaît pas la peur — mais par instinct. Par mémoire. Car Drath’Kor portait en lui une vérité que la matière avait oubliée : rien ne naît sans tension. Rien ne s’ouvre sans résistance. Rien ne se divise sans colère.

Il se tenait là, immobile, mais tout autour de lui se déformait. L’air se pliait. Les ombres se tordaient. La lumière tremblait. Comme si sa seule présence suffisait à rappeler au monde que la création n’est jamais douce. Qu’elle est un arrachement. Une lutte. Une fracture.

Vor’Fábr et Drath’Kor se tenaient désormais côte à côte. La première voix et la rage. L’ouverture et la pression. La lumière et l’abîme.

Et dans la brèche encore ouverte, quelque chose d’autre commençait déjà à bouger.

Le monde venait d’entrer dans son cinquième battement.
La rage du Chant venait de prendre forme.

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