JOUR 6 — Shæ’Lunn, la Tisseuse de Racines

 « La mémoire ne dort jamais : elle rampe, elle écoute, elle attend la fracture. »
Tablettes de Vor’ra, fragment XXVIII

Illustration Fabien BOSC

La présence de Vor’Fábr avait ouvert la voie. Celle de Drath’Kor l’avait creusée. La brèche, désormais vibrante comme une plaie cosmique, semblait respirer. Chaque pulsation élargissait son contour, chaque souffle invisible la rendait plus profonde, plus affamée, plus consciente. Le monde, déjà ébranlé par les deux premières voix, oscillait entre résistance et abandon. Les racines tremblaient. Les pierres se fissuraient. L’air se contractait puis se relâchait, comme s’il imitait un cœur qui n’était pas le sien.

Et dans cette tension, dans cette ouverture, une troisième présence commença à se manifester.

Ce ne fut pas une lumière. Ce ne fut pas une ombre. Ce fut un murmure végétal, un frémissement organique, une vibration lente et profonde qui semblait remonter depuis les entrailles du monde. Les racines, d’abord crispées par la rage de Drath’Kor, se détendirent légèrement, comme si elles reconnaissaient quelque chose de familier. Un parfum imperceptible, semblable à celui de la sève noire, se répandit dans l’air. Pas une odeur : une mémoire.

Puis elle apparut.

Shæ’Lunn.

Elle ne marchait pas. Elle croissait. Sa silhouette avançait comme une racine qui cherche la lumière, lente mais inarrêtable, guidée par une intention plus ancienne que le monde. Son masque translucide émergea de la brèche comme une feuille qui perce la terre après un hiver trop long. À travers cette transparence, on distinguait des veines de sève noire, pulsant au rythme d’un cœur qui n’était pas un cœur, mais une mémoire vivante.

Ses yeux brillaient comme des braises vertes. Pas une lumière chaude. Pas une lumière froide. Une lumière ancestrale, chargée de souvenirs que même le monde avait oubliés. Chaque pulsation de ces braises semblait réveiller quelque chose dans la terre, comme si Shæ’Lunn portait en elle la mémoire de toutes les racines, de toutes les pousses, de toutes les vies enfouies.

Autour d’elle, les racines du monde réagirent. Elles se dressèrent légèrement, comme des serpents attirés par une chaleur invisible. Elles se tordirent, se rapprochèrent, se connectèrent entre elles, formant un réseau vivant qui vibrait à l’unisson avec la Tisseuse. Les pierres, elles aussi, semblèrent se souvenir. De fines fissures se dessinèrent à leur surface, non pas sous l’effet de la pression, mais sous l’effet d’un réveil. Comme si la pierre elle‑même se rappelait qu’elle avait été vivante, autrefois.

Shæ’Lunn inclina la tête, non pas vers Vor’Fábr, non pas vers Drath’Kor, mais vers la terre. Comme si elle saluait une vieille amie. Comme si elle reconnaissait dans la poussière un fragment d’elle‑même. Car Shæ’Lunn n’était pas seulement la mémoire du Chant : elle était la mémoire du monde. Celle qui se glisse dans les racines, qui s’enroule autour des pierres, qui se dépose dans la sève, qui murmure dans les feuilles mortes.

Puis elle parla.

Ou plutôt : elle murmura. Sa voix n’était pas un son. Elle était une croissance, un glissement, un bruissement de feuilles dans un vent qui n’existait pas encore. Les mots de la langue interdite se formèrent comme des racines qui s’entrelacent, lents, profonds, inévitables.

« Shæ’lunn vor’ra… kel’thar lun’vask. »

Les mots pénétrèrent la terre. Ils s’enfoncèrent dans les racines. Ils glissèrent dans les fissures des pierres. Ils réveillèrent des mémoires fossilisées depuis des siècles.

Que les racines s’éveillent… que la terre écoute.

Et la terre écouta.

Un frémissement parcourut le sol, plus profond que tout ce qui avait précédé. Les racines se mirent à vibrer, non pas de peur, mais de reconnaissance. Elles s’étendirent, se ramifièrent, se connectèrent, comme si elles cherchaient à accueillir quelque chose de plus vaste qu’elles. Les pierres, elles aussi, vibrèrent, comme si elles tentaient de se souvenir de leur propre naissance.

Vor’Fábr observa en silence. Drath’Kor se figea, comme si même la rage devait s’incliner devant la mémoire. Car Shæ’Lunn n’était pas une force. Elle n’était pas une lumière. Elle n’était pas une ombre. Elle était un rappel. Le rappel que tout ce qui naît laisse une trace. Que tout ce qui se brise laisse une racine. Que tout ce qui se divise laisse une mémoire.

Elle se tenait là, immobile, mais tout autour d’elle croissait. L’air se densifiait. La terre vibrait. Les racines s’étendaient. Comme si sa seule présence suffisait à réveiller le monde.

Et dans la brèche encore ouverte, une quatrième présence commençait déjà à frapper.

Le monde venait d’entrer dans son sixième battement.
La mémoire du Chant venait de s’éveiller.

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