JOUR 8 — Vor’Kesh, l’Ombre Miroir

 « Là où quatre voix se lèvent, une ombre se souvient.
Car nul Chant ne se divise sans perdre un éclat. »
Tablettes de Vor’ra, fragment XXXVII

Illustration Fabien BOSC

La brèche, désormais immense, vibrait sous les incantations des trois premières voix et sous les impacts de Kor’Vask. La lumière blanche, tranchante comme une lame, oscillait entre expansion et contraction, comme si elle luttait pour conserver sa forme. Le monde, lui, n’était plus le même. Les racines s’étaient éveillées. L’abîme respirait. Le tonnerre parlait. La voix s’était levée.

Et pourtant, quelque chose manquait.
Quelque chose d’inattendu.
Quelque chose d’impossible.

Les quatre silhouettes façonnées par le Chant n’étaient pas seules.

Cela commença par un frémissement.
Pas dans la terre.
Pas dans l’air.
Pas dans la lumière.

Dans l’ombre.

Une ombre qui n’était pas projetée.
Une ombre qui n’était pas causée.
Une ombre qui n’était pas née d’un obstacle.

Une ombre autonome.

Elle glissait le long de la brèche, comme un reflet qui aurait perdu son corps. Elle ne suivait aucune logique, aucune source lumineuse, aucune direction imposée. Elle avançait comme si elle cherchait quelque chose — ou quelqu’un — dans un monde qui ne la reconnaissait pas encore.

Vor’Fábr fut le premier à la sentir.
Son masque de racine blanche se tourna légèrement, comme attiré par un murmure inaudible.
Drath’Kor se figea, l’air autour de lui se contractant brusquement.
Shæ’Lunn étendit ses racines, comme pour sonder cette présence nouvelle.
Kor’Vask, lui, posa son poing au sol, prêt à frapper si nécessaire.

Mais aucun d’eux ne comprenait ce qu’ils percevaient.

Car cette ombre n’était pas un fragment du Chant.
Elle n’était pas une voix.
Elle n’était pas une fonction.
Elle n’était pas une intention.

Elle était un reste.

Un éclat oublié.
Un reflet perdu.
Une conséquence imprévue de la fracture.

Et alors, elle prit forme.

Pas une forme stable.
Pas une forme définie.
Une forme suggestive, comme si elle hésitait entre plusieurs contours, plusieurs identités, plusieurs directions. Elle glissait plus qu’elle ne se déplaçait, comme si elle n’avait pas encore décidé comment exister.

Vor’Kesh.

L’Ombre Miroir.

Elle n’avait pas de masque.
Pas de visage.
Pas de symbole.
Pas de voix.

Et pourtant, elle était là.
Présente.
Réelle.
Impossible.

Les quatre voix façonnées par le Chant se tournèrent vers elle.
Non pas par choix.
Par instinct.
Comme si quelque chose en elles reconnaissait cette ombre — ou craignait de la reconnaître.

Vor’Kesh s’arrêta devant eux.
Elle ne respirait pas.
Elle ne vibrait pas.
Elle ne pulsait pas.

Elle observait.

Ou plutôt : elle reflétait.
Car l’Ombre Miroir ne voyait pas le monde.
Elle le renvoyait.
Elle le dédoublait.
Elle le déformait.

Dans sa surface mouvante, les quatre voix virent leurs propres contours se tordre, se fragmenter, se multiplier. Comme si Vor’Kesh portait en elle la possibilité d’un autre Chant. D’un autre monde. D’une autre fracture.

Puis elle murmura.

Un souffle.
Un presque‑rien.
Un fil de son trop fragile pour être entendu, mais trop chargé pour être ignoré.

« …Bóskafnir… »

Le mot n’était pas un mot.
C’était un écho.
Un reflet du nom que les quatre voix n’avaient pas encore prononcé.
Un fragment de futur glissé dans le présent.

Le monde réagit immédiatement.
Les racines frémirent.
Les pierres vibrèrent.
La lumière se contracta.
L’air se déchira.

Car Vor’Kesh n’était pas un ajout.
Elle n’était pas une erreur.
Elle n’était pas une menace.

Elle était la cinquième conséquence.
L’éclat qui n’aurait jamais dû naître.
La preuve que même le Chant ne pouvait se diviser sans perdre quelque chose.

Les quatre voix reculèrent d’un pas.
Non pas par peur.
Par reconnaissance.
Par instinct.

Vor’Kesh, elle, ne bougea pas.
Elle attendait.
Elle reflétait.
Elle existait.

Et dans cette existence, le monde comprit qu’il venait de changer une nouvelle fois.

Le monde venait d’entrer dans son huitième battement.
L’Ombre Miroir venait de naître.

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